J.H. Daude
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La déforestation totale de cette petite île isolée est-elle l'œuvre des pascuans eux-mêmes?A t-elle occasionnée la disparition de la civilisation et de la population de l'île ? |
En 1722, l’Hollandais Rooggeveen découvrit le jour de Pâques,
perdue dans l’Océan Pacifique, , qu’il nomma pour l’occasion, île de Pâques.
Il s’agit d’une île très particulière pour bien des
raisons.
En effet, contrairement à ce que l’on aurait pu
s’attendre, cette île qui est pourtant l’île la plus éloignée de tout
continent, était habitée. D’où venaient ces insulaires et qu’est-ce qui
les avaient poussé à venir jusque là ? Plus fascinant encore, d’énormes statues faisant dos à la
mer étaient érigées tout autour de l’île. Comment avaient-ils fait pour les fabriquer, les transporter
et les ériger alors qu’ils semblaient disposer de vraiment peu de moyens pour
le faire. En fait, était-ce
vraiment eux qui avaient construit ces immenses statues ? Et si oui, pour quelle
raison avaient-ils construit des monuments aussi impressionnants ? Ces grandes statues, ou Moai, ont aussi grandement surpris
tous les explorateurs qui sont venus par la suite. En effet, comme le couvert
forestier semblait avoir complètement disparu à cette époque, les
explorateurs se sont demandé comment les Pascuans (habitants de l’île de Pâques)
avaient pu procéder pour leur fabrication, leur transport, et leur érection,
sans bois ni cordages ? Bien des hypothèses ont vu le jour pour expliquer la présence
de ce peuple et de ces Moai. Il est
maintenant démontré que les Pascuans sont d’origine polynésienne, que ce
sont bel et bien eux qui ont taillé,
déplacé et érigé ces Moai et que ces Moai sont des objets de cultes.
Si l’on a pu trouver des explications satisfaisantes à ces
interrogations, l’explication la
plus généralement répandue pour expliquer la déforestation de l’île nous
parait nécessiter que l’on revienne un peu sur la question.
En
effet, l’île de Pâques est souvent citée en exemple pour illustrer les
graves conséquences d’une surexploitation des ressources naturelles par
l’homme. Selon une thèse souvent évoquée, la déforestation de
l’île constatée par ses premiers explorateurs, serait due à l’incurie des Pascuans eux-mêmes qui, inconsidérément, auraient
coupé tous les arbres sur l’île à des fins domestiques, ou encore plus insensément,
pour fabriquer, transporter et ériger leurs fameux Moai, conduisant
ainsi au déclin de leur civilisation et à la presque disparition des habitants
de l'île. Or, cette affirmation a besoin
d'être nuancée. En effet, affirmer que les Pascuans ont déboisé leur île jusqu'au dernier arbre
pour des fins domestiques et pour ériger les Moai est une
hypothèse parmi d'autres hypothèses possibles et certains indices, à l'heure
actuelle, laisseraient croire qu'il existe un scénario plus probable. Par ailleurs, affirmer que la disparition du couvert forestier
a entraîné la disparition totale de la civilisation pascuane et de ses
habitants est une erreur historique. En effet, les recherches dans ce
domaine nous apprennent que la civilisation pascuane après une période
d'expansion aurait connu un certain déclin. Ce déclin serait contemporain à la
disparition du couvert forestier de l'île. Ce déclin se traduirait aussi par
une baisse de la population et par l'arrêt de la production des grandes
statues. Des guerres fratricides sont aussi rapportées dans les légendes
locales et un grand nombre de pointes d'obsidiennes meurtrières semblent avoir
été fabriquées à une certaine période. Par la suite la situation semble
se stabiliser et c'est lors du contact avec les occidentaux que la population
passe à deux doigts de disparaître complètement et que disparaît la majeure partie
de la culture et des traditions de cette civilisation. En effet, lors de l'arrivée de
ces premiers occidentaux, les habitants de l'île de Pâques semblent vivre
honorablement de leurs ressources limitées. Pour tenter de déterminer les conditions de
vie à cette époque, retournons aux commentaires des
premiers explorateurs de l'île: En 1786, Jean François De la Pérouse
fait, avec son équipage, une reconnaissance approfondie de l’île et de
ses monuments. Par la même occasion, il
laisse
aux
habitants de l’île de nouveaux animaux pour qu’ils en fassent l’élevage
et de nouvelles variétés de graines à semer. De La Pérouse nous rapporte
qu'à son arrivée il est accueilli par plusieurs centaines d’indigènes. De La Pérouse mentionne
qu’ils sont sans armes et que leurs cris et leurs physionomies expriment
la joie. Il évalue la population à environ 2,000 habitants. Les habitants que
découvrent les premiers explorateurs semblent en santé et bien nourris. Ainsi,
Roggeveen les trouve musclés, bien proportionnés et de large stature. Il
considère même qu’ils ont largement de quoi se nourrir, leur terre n’étant
pas aride: “... outstandingly fruitful, producing bananas, sweet potatoes,
sugar-cane of special thickness, and many other sorts of produce, although
devoid of large trees and livestock, apart from fowls, so this land, because of
its rich earth and good climate, could be made into an earthly Paradise if it
was properly cultivated and worked, which at presents is done to the extent that
the inabitants are required to for maintenance of life,”(3) De
La Pérouse constate aussi que seulement le dixième de la terre arable de l’île
est effectivement cultivé, que cette terre est très riche, à tel point
qu’il est persuadé que grâce à leur organisation sociale « trois
jours de travail suffisent à chaque indien pour se procurer la subsistance
d’une année.»(4). Il faut cependant attendre le résultat
d’une étude récente de John R. Flenley pour confirmer que l’île de Pâques
avait effectivement été autrefois couverte de forêts.
Cette étude basée sur la présence de pollen à différentes
profondeurs dans le sol suggère aussi que l’île aurait commencé à perdre son couvert
forestier à
partir de l'an mille de notre ère et que cette déforestation aurait pu être
complété vers l'an 1500. (2) La pénurie d’arbres sur l’île
a possiblement contribué à l’arrêt de la production des grandes statues de
pierre, puisque des troncs d’arbres semblaient s'avérer nécessaires à l’extraction
et au transport de celles-ci, bien que différents
explorateurs ont cependant réussi à déplacer des statues avec très peu de
moyens. La déforestation de l'île a aussi probablement réduit la quantité d’eau douce
disponible sur l’île, mais surtout, elle a certainement fait disparaître un environnement
beaucoup plus viable pour ses habitants. Si la déforestation totale de l’île
de Pâques a probablement contribué à diminuer la grandeur de la
civilisation de l’île,
elle n’a pas fait disparaître pour autant sa population qui, à
l’arrivée des premiers explorateurs, vit honorablement des autres ressources
dont elle dispose.
Une société humaine est bien sûr dépendante de
son environnement. Elle l’est d’autant
plus qu’elle se trouve sur une île perdue au milieu du Pacifique, que cette île est sujette aux
perturbations climatiques, aux famines dues à la sécheresse et aux tsunamis. Le dernier tsunami
en date de 1960 renversa toutes
les statues de l’Ahu Tongariki et rasa complètement cet Ahu. Aussi, des rats comestibles apportés
par les polynésiens sont soupçonnés d’avoir débalancé le cycle de régénération
des grands palmiers qui recouvraient l’île à une certaine époque, lesquels
ont possiblement fait
des noix de palmier le met principal de leur alimentation. Beaucoup plus
tard, des blancs ont utilisé l'île comme un immense parc pour y élever des
moutons ce qui a eu pour effet d'empêcher encore d'avantage la régénération
des quelques arbustes qui restaient sur l'île.
La thèse voulant que les habitants de l'île aient coupé les arbres jusqu'au dernier pour
leurs usages
domestiques et pour ériger des immenses statues, semble aussi quelque peu exagérée compte tenu de la mentalité des polynésiens. En effet, n'oublions pas que les polynésiens avaient une longue tradition de
colonisateurs des îles du Pacifique. Ils emportaient avec eux des animaux
ainsi que des pousses de plusieurs variétés d'arbres et de plantes qui servaient à leur survie lors de
la colonisation d'une nouvelle île. Ils connaissaient très bien l'importance des arbres. Les arbres
leur étaient nécessaires pour se
nourrir de leurs fruits, pour la fabrication des embarcations, des tissus pour
leurs vêtements et pour la fabrication des
cordages, pour la
sculpture d'objets usuels et rituels, ainsi que pour leurs usages domestiques. Aussi,
les ressources disponibles sur l'île étaient gérées par un système de
tabous très strict dont l'infraction à certains d'entre eux pouvait entraîner
la peine de mort. Il semble plus probable de supposer
que si les pascuans ont contribués d'une façon ou d'une autre à la
déforestation de leur île, cela ne l'aurait été que par nécessité suite à
des dérèglements climatiques incontrôlables. Par ailleurs, les données historiques nous
apprennent que ce n'est pas la
déforestation qui a porté le coup de grâce à la
civilisation de l’île de Pâques et qui a entraîné la disparition de sa
population. En effet, ce coup de grâce a été donné par des blancs (péruviens)
venus s’emparer d’une grande partie de la population locale pour en faire
des esclaves. La faible population
restée sur l’île se trouva complètement dépourvue de son organisation
sociale, de sa culture et de ses connaissances, les dirigeants, les grands prêtres
et les personnes chargées de transmettre la tradition ayant eux aussi été
expatriés et réduits à l’esclavage. Par la suite, les maladies apportées
par les blancs ont disséminé le reste de la population qui s'est trouvée
réduite à une centaine d'habitants. Il serait donc plus juste de dire que c'est
encore une fois le
contact avec le monde occidental qui a entraîné la disparition de cette civilisation pascuane et
de la quasi-disparition de sa population, et
non pas comme certains l'affirment la propre incurie de cette
population. (1) Voyage De La Pérouse autour
du monde, publié d’après les manuscrits de l’auteur, Ed. du Carrefour,
Paris, 1930, p.35
(2) Nouveau regard sur l’île
de Pâques, Rapa Nui, Chapitre IX Histoire de la végétation de l’île
de Pâques au quaternaire récent : quelques indications palynologiques préliminaires,
Collectif, Ed. Moana, Corbeil,
1982, p. 109 (3)
The Journal of Jacob Roggeveen, edited by Andew Sharp, Clarendon Press, Oxford,
1970, p. 103 (4) Voyage De La Pérouse autour
du monde, publié d’après les manuscrits de l’auteur, Ed. du Carrefour,
Paris, 1930, p. 39