J.H. Daude
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Les polynésiens ont-ils déboisés l'île de Pâques dès leur arrivée ? |
Ces dernières années, certains chercheurs se sont évertués à démontrer que l'île de Pâques était un exemple-type d'un environnement dévasté par l'action de l'homme. Une nouvelle étude cherche à renforcer cette image et l’auteur de cette étude affirme que la dévastation de l’île de Pâques aurait commencé dès le moment où les humains ont mis le pied sur cette île.
Cette nouvelle étude, effectuée par un chercheur de l’Université d’Hawai, place l'arrivée des premiers humains sur l'île de Pâques aux environs de l'an 1200, soit 400 à 800 ans plus tard que ce qui avait été estimé jusqu'ici. Tant qu'on croyait que les Polynésiens avaient occupé l'île de Pâques entre les années 400 et 800, on pouvait imaginer qu'il y ait eu d'abord une sorte d’âge d’or à l’île de Pâques, période pendant laquelle les habitants auraient vécu en harmonie avec la nature fragile de leur île.
Mais pour l’auteur de cette étude, cet âge d’or n’a pas eu lieu. En effet, se basant sur une datation au carbone quatorze faite à partir de prélèvements effectués sur le site d’Anakena, il situe l’arrivée des Polynésiens colonisateurs de l’île de Pâques en l’an 1200. À partir de cette donnée, il affirme que l’impact des premiers habitants sur leur environnement a été très rapide en ce qu’ils ont procédés à une déforestation massive de l’île dès leur arrivée.
Or, si ces prélèvements peuvent démontrer qu’à cette date ce site était effectivement utilisé par l’homme et que donc l’île était habitée, ils ne démontrent pas pour autant qu’il s’agisse là de la date d’arrivée des premiers Polynésiens, et ce, pour plusieurs raisons.
En
effet, d’autres traces plus anciennes ont très bien pu ne pas être découvertes
à cet endroit.
Par ailleurs, le site d’Anakena qui est considéré d'après les légendes locales comme le lieu de débarquement des premiers Polynésiens colonisateurs de l’île de Pâques a fort probablement été habité par la famille royale. Mais cela n’en fait pas pour autant automatiquement le lieu habité le plus ancien de l’Île. En effet, d’autres endroits sur l’île pourraient receler des traces encore plus anciennes des premiers colonisateurs. C’est à cette constatation qu’en était arrivé l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl. En effet, celui-ci a effectué des prélèvements à différents endroits sur l’Île. Si la plupart des prélèvements lui donnent des résultats supérieurs à l’an 1200 de notre ère, il a cependant obtenu deux résultats aux alentours de l’an 400 à Vinapu et de l’an 850 à Poike [1], ces deux endroits étant assez éloignés du site d’Anakena.
L’Ahu Vinapu, qui était enfoui dans le sol, est possiblement un très ancien Ahu de par son mode de fabrication très spécial. En effet, il ressemble beaucoup aux constructions incaïques d’Amérique du Sud. Sans entrer dans les détails de la thèse de Thor Heyerdahl concernant les contacts possibles entre l’île de Pâques et l’Amérique du Sud, cet Ahu démontre à tout le moins un souci de la perfection qui ne se reflète pas sur les autres constructions de Ahu de l’Île.
Hormis toutes ces considérations, si nous en arrivions à la conclusion que les premiers Polynésiens colonisateurs étaient effectivement arrivés vers l’an 1200, ils ne pourraient pas pour autant être considérés comme responsables du déclenchement de la déforestation sur l’île de Pâques.
En effet, une étude scientifique démontrant que l’île de Pâques était recouverte de forêt à une époque plus ancienne et permettant de dater les débuts de la déforestation, est celle que John R. Flenley a effectué en 1977. Flenley, à partir de l’analyse des pollens présents dans le sol de l’île en arrive à la conclusion que celle-ci était entièrement recouverte d’arbres à une époque plus ancienne. À partir de datation au carbone quatorze sur ces échantillons pris à différentes profondeurs dans le sol, Flenley situe le début de la déforestation de l’île de Pâques vers l’an 777, et ce, à un endroit spécifique de l’Île, soit au cratère Rano Kao, près duquel se situe le village d’Orongo. Dans son étude, Flenley insiste sur le fait qu’un tournant majeur s’est opéré vers l’an 960 de notre ère (+ ou – 70 ans) en ce qui a trait à la déforestation de l’île de Pâques, cette déforestation étant pour ainsi dire complétée en l’an 1450. [2]
Or, si à partir de ses résultats, notre chercheur situe l’arrivée des polynésiens en l’an 1200 et que Flenley parle d’un tournant majeur dans la déforestation de l’île de Pâques aux alentours de l’an 1000, soit deux cents ans plus tôt, ce ne serait donc pas les Polynésiens colonisateurs de l’île de Pâques qui sont la cause originelle de cette déforestation.
D’autre part, il ne semble guère plausible que les Polynésiens arrivant en petit nombre sur une nouvelle île commencèrent dès leur arrivée à couper en grand nombre les arbres de cette île. En effet, au début de la colonisation, les besoins domestiques des premiers arrivants (déforestation pour les besoins de la culture, faire du feu, construire des embarcations, de l’artisanat, etc.) n’étaient certainement pas importants, ils n’avaient donc pas besoin de couper de grandes quantités d’arbres.
Par ailleurs, il faut également leur donner le temps de bien s’implanter sur cette île et d’accroître leur nombre de façon significative. En effet, la survie passe avant la construction d’œuvres monumentales et il est aussi nécessaire que la population atteigne une certaine dimension avant que l’on puisse disposer de la main d’œuvre nécessaire pour fabriquer, transporter et ériger les statues géantes ou Moaï.
Mais ce n’est pas tout, il faut aussi au préalable construire les grandes plate-formes ou Ahu. Ces Ahu sont en eux-mêmes des ouvrages monumentaux et précèdent l’érection des Moaï, puisqu’ils leurs servent d’assises.
Il faut aussi considérer qu’il a certainement fallut un certain temps avant que la construction de Moaï devienne une tradition, ce genre de tradition ne semblant pas exister ailleurs en Polynésie. Les premiers polynésiens n’étant pas arrivés avec ce projet, il a possiblement fallut qu’ils l’élaborent après leur implantation sur l’île.
Indépendamment de la date d’arrivée des premiers polynésiens colonisateurs, la question concernant la cause de la déforestation elle-même, est controversée. En effet, certains auteurs (tel Jared Diamond) considèrent que les pascuans seraient eux-mêmes à l’origine de cette déforestation massive et seraient donc la cause du drame écologique qui a eu lieu sur leur île. Les pascuans seraient donc pour eux les artisans de leur propre malheur.
Pour d’autres auteurs (tel Michel Orliac en France), ce serait plutôt des facteurs climatiques qui auraient joué un rôle déterminant, bien qu’ils admettent que les Pascuans auraient possiblement contribuer eux aussi à cette déforestation en cherchant des solutions alimentaires et religieuses à la famine qui suivit le dérèglement climatique.
L’île de Pâques recèle encore de nombreux mystères qui n’ont certes pas fini de faire couler beaucoup d’encre. Lorsqu’une nouvelle donnée fait son apparition, il est certes plus prudent de mettre cette nouvelle donnée en relation avec l’ensemble des données déjà acquises si nous voulons réellement faire avancer notre connaissance de cette île.
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[1] Heyerdahl, Thor; Ferdon, Edwin N.; Mulloy, William; Skjolsvold, Arne; Smith, Carlyle S., (1961) Reports of the norvegian archaeological expedition to Easter Island and the east pacific, Volume 1. Archaeology of Easter Island. P. 396.
[2] Flenley, J.R. (1982) Nouveau regard sur l’île de Pâques, Rapa Nui. Chapitre IX : Histoire de la végétation de l’île de Pâques au quaternaire récent : quelques indications palynologiques préliminaires. Moana Editeur. p. 109.