Le petit musée d'histoire naturelle de La rochelle abrite surtout des
collections d'animaux naturalisés, mais il abrite aussi des pièces de la
culture ancienne de l'Océanie. Parmi celle-ci, plusieurs pièces intéressantes
ont été rapporté de l'Île
de Pâques a une époque assez ancienne.
" Je commençais ma visite au premier étage,
comme il se doit. Les animaux naturalisés succédaient à d'autres
animaux naturalisés, mais ce n'était pas ce que j'étais venu voir. J'étais venu pour toute autre chose. J'étais venu pour une rencontre
importante, pour un rendez-vous mémorable. Au fur et à mesure de ma
visite, je trouvais les minutes de
plus en plus pesantes. Visite c'était
vite dit, car je ne me sentais pas d'intérêt pour cette diversité
d'animaux étalée sous mes yeux, aussi impressionnante soit-elle. Une fois traversé la
dernière pièce du premier étage, je restais sous la désagréable
impression que les corbeaux, les vautours et les condors, se riaient de
moi devant mon impatience grandissante.
Un peu plus loin, à travers la vitre épaisse,
j'aperçu le gorille qui me regardait droit dans les yeux tandis que
l'orang-outang me dévisageait l'air hagard. Perdu dans mes pensées, je
n'y prêtais guère attention. Je me demandais plutôt à cet instant
précis où pouvait bien se cacher ce fantôme à deux têtes, son
apparition se faisait trop attendre. Je n'avais pas voulu demander à
l'accueil des informations sur son emplacement. Je voulais avoir la
surprise de le découvrir moi-même sur les lieux, d'arriver en face à
face avec lui, de le surprendre, de lui dire que j'avais fait tout ce trajet
pour venir le voir.
Au fur et à mesure que je traversais les
différentes pièces, l'anxiété me gagnait. Et s'il avait été
déplacé ? Les pièces des Musées Royaux de Belgique avaient bien
été déplacé à Treignes pour une exposition temporaire, le temps de
rénover les lieux à Bruxelles. Cela aurait pu être le cas ici aussi.
Quelle déception m'aurait alors envahi. Mon premier rendez-vous, ma
première rencontre avec un de ces fantômes ancestraux. Le sacré dans
toute sa splendeur, l'objet de culte vénéré, intermédiaire entre le
monde des vivants et le monde intangible des esprits des morts.
Réceptacle de l'âme des ancêtres. Qui plus est, une pièce unique :
le Moai Kavakava bicéphale.
Mon plan emprunté à l'entrée du Musée indiquait
le thème de chaque étage. Le seul thème qui me semblait un tant soit peu
correspondre au lieu abritant ce genre de pièces
était situé tout en haut; au troisième. Le thème de cet étage était intitulé : le
profane et le sacré. N'y tenant plus, je gagnais les escaliers et
gravissait les marches quatre à quatre pour atteindre le dernier
étage. Je laisser donc tomber la visite des dépouilles mortes et
ricaneuses pour rejoindre au plus vite cet esprit vivant figé dans la
forme. Une pièce succédait à l'autre, des formes océaniennes
se dessinaient de plus en plus, au moins j'étais en pays de
connaissance.
Des formes grotesques de tout genre accompagnaient mon
parcours, mais où était donc les formes raffinées et élégantes
issues du travail soigné des anciens sculpteurs de l'île de Pâques ?
Leur isolement avait certainement contribué à l'élaboration d'un art
si différent des autres endroit de l' Océanie. Un art finalement si proche du
nôtre.
Tout à coup ... au détour d'un encadrement de porte ...
caché sous les combles de l'immense bâtisse, je
l'aperçu.
Il était là, figé dans toute sa splendeur, attendant
patiemment sous un éclairage tamisé. Attendant comme aux temps anciens
que l'on vienne l'extraire de ses oripeaux pour lui parler, lui chanter
de douces incantations et le bercer doucement. À moins que ce ne soit pour
l'entraîner dans une cadence frénétique lors des danses qui avaient
lieu au moment de la fête des récoltes. Moment magique ou chacun
pouvait porter sur lui toutes ses statuettes sacrées pour en faire
étalage devant la communauté rassemblée, ainsi que pour se ménager de
bons auspices de la part des esprits d'ancêtres qu'ils représentaient.
Pourtant rien de tout cela ne
se produira plus jamais pour lui. Lui qui avait été conçu pour servir
un individu, il
restera figé à jamais à la vue de tous. Son rôle d'objet
sacré, maléfique ou réconfortant, pour lequel il avait été créé
était bel et bien à tout jamais terminé. " (Extrait
du livre en processus de rédaction de Jean Hervé Daude: Moai
Kavakava : Fantôme de l'Île de Pâques).