Questions à l'auteur

 

 

 

Q.

 

Pourquoi ne croyez-vous pas à la thèse prédominante concernant l'origine du peuplement et de la culture énigmatique de l'Île de Pâques ?

 

 

R.

 

Depuis sa découverte en 1722, la thèse qui prédomine au sujet de l'histoire de l'Île de Pâques est à l'effet qu'un petit groupe de Polynésiens serait arrivé sur l'Île pour ensuite se développer dans un complet isolement, atteignant l'essor culturel prodigieux qui l'a distingué des autres îles polynésiennes. Cependant, certains chercheurs célèbres, dont William Mulloy, ont souligné que ce développement culturel, qualifié de spectaculaire, ne s'accorde pas avec le principe du développement culturel selon lequel un groupe aux dimensions restreintes et vivant en autarcie, n'est pas en état d'atteindre un pareil essor.

 

Mais cette conception de l'histoire de l'Île de Pâques n'a pas pour autant été remise en question, ce faisant, on a donc par le fait même crée de toute pièce un spectaculaire cas d'exception dans l'aventure humaine, puisque ce développement culturel spectaculaire ne s'accorde pas, de l'avis même de grands chercheurs, avec les principes scientifiques du développement culturel. Principes selon lesquels il faut une grande population avec un pouvoir central fort et un laps de temps relativement long pour atteindre un essor culturel digne de ce nom.

 

En effet, comment concevoir qu'un si petit groupe humain ait pu, dans un laps de temps si court, soit environ 400 ans, développer une culture très différente de ce qu'on retrouve dans le reste de la Polynésie: un art impressionnant dans plusieurs domaines différents, tel la construction de monuments de conception ingénieuse (les maisons de pierre d'Orongo et les tupa), la taille, le déplacement et l'érection de grosses sculptures de pierre (les moaï et leur pukao), la sculpture d'une pierre très dure appelée andésite (pour certains moaï), le travail de l'obsidienne (ou verre volcanique), l'art des peintures rupestres (retrouvées dans des grottes, sur des moaï et des pétroglyphes), des rites religieux complexes et l'observation détaillée des astres, etc.

 

De longue date, les chercheurs qui travaillent sur le terrain font un travail essentiel et remarquable dans des domaines scientifiques très spécialisés et nous apportent d'année en année des éléments supplémentaires sur la vie des anciens Pascuans. À un moment donné il faut cependant réussir à obtenir une vue d'ensemble des événements qui se sont succédés afin de pouvoir brosser un tableau général qui soit cohérent avec nos principes scientifiques. Il faut tracer une grande fresque de l'histoire de l'Île de Pâques qui tienne la route.

 

 

 

Q.

 

En parlant de fresque, en quoi une formation artistique, en plus d'une formation scientifique, peut-elle aider dans une telle entreprise ?

 

 

R.

 

Posséder une formation scientifique et un sens artistique aiguisé représente un atout certain pour entreprendre la résolution de certains mystères de l'Île de Pâques, d'autant plus, que sur cette île minuscule on retrouve, paradoxalement, un nombre très élevé de réalisations artistiques.

 

Par le passé, plusieurs chercheurs et explorateurs de l'Île de Pâques ont soulevé nombres d'interrogations sur l'origine de la culture énigmatique de l'Île justement parce que leur œil artistique aiguisé leur avait fait prendre conscience que quelque chose clochait en accordant une origine exclusivement polynésienne à la majeure partie de l'art présent sur l'Île de Pâques. On n'a cependant pas accordé assez d'attention aux commentaires et interrogations de ces personnes.

 

Pour ne citer que quelques exemples, Pierre Loti, qui avait rencontré de nombreux Pascuans et Polynésiens et connaissait donc les traits de leur visage, s'exprimait ainsi avec étonnement en observant les moai :

 

" (...) de quelle race humaine représentent-ils le type, avec leur nez à pointe relevé et leurs lèvres minces, qui s'avancent en une moue de dédain et de moquerie ? "

 

En effet, le visage des moai a fortement intrigué Loti puisque les caractéristiques de ces visages ne rappellent en rien le visage des Pascuans, ni même celui des Polynésiens en général.

 

 

Henri Lavachery, qui n'hésitait pas à utiliser ses pinceaux pour représenter certaines scènes de l'Île de Pâques et qui a redessiné la vaste majorité des pétroglyphes de l'Île, mentionnait aussi :

 

" Les statues de l'Île de Pâques donnent une impression de réalisme et pour tout dire de vérité humaine qui semble à première vue, très éloignée de ce que nous connaissons des œuvres de la statuaire dans les autres îles polynésiennes".

 

Lavachery classait les artistes pascuans dans une catégorie bien à part. Il considérait en effet que les Pascuans s'attachaient à l'imitation réaliste des objets et qu'ils pratiquaient l'économie des lignes par la simplification du trait. D'après lui, il suffisait de comparer la statue du British Museum à n'importe quel Tiki marquisien pour s'en rendre compte.

 

Lavachery concluait en affirmant que les œuvres des Pascuans attestent d'une qualité et d'un réalisme qu'on ne retrouve pas ailleurs dans tout l'art polynésien. Beaucoup plus tard, Lavachery pointa vers l'Amérique pour expliquer cette grande différence artistique.